L’os à l’os (Yougoslavie, 1959, ≈10p)
de Vasko Popa

Extrait :

                            I. Au commencement

Maintenant on est à l’aise
On s’est défait de la chair

Maintenant on va faire ce qu’on va faire
Dis quelque chose

Veux-tu être
Colonne vertébrale de la foudre

Dis encore quelque chose

Que veux-tu que je te dise
Le pubis de l’orage

Dis autre chose

Je ne sais plus rien
Les vertèbres du ciel

Nous ne sommes les os de personne
Dis encore autre chose

 

                            V. Au clair de lune

Que se passe-t-il

Comme si une chair de neige
Poussait sur moi

Je ne sais ce que c’est
Comme si une moelle coulait en moi
Une moelle froide

Moi non plus je ne sais pas

Comme si tout recommençait
D’un commencement plus affreux

Sais-tu quoi
Si on aboyait

 

 

Les poèmes de Vasko Popa sont comme un jardinage façon Ponge d’un terreau tragique. Les êtres sont transposés dans les objets dans une narration très simple faite d’ellipses et d’étrangeté. C’est une poésie qui raconte quelques histoires et en même temps qui expose l’image et transpose les souvenirs en désirs d’autre chose sous forme onirique, traversant les pensées populaires d’une Yougoslavie qui trop souvent est prise dans ses gémissements. Des fables sont faites ainsi de ces petits bouts de soupirs, petits bouts non absurdes mais petits bouts d’absurde qui comme dans la peinture pointilliste forme des visages dans le lointain. L’Os à l’os comme le Galet forme une mythologie de l’objet, un Ponge-Eponge qui confond l’histoire d’un pays avec la marche fragile d’un poète. L’Os à l’os, est un peu le bout de cette marche. C’est le plus dur des cycles de poèmes, le style y plus lapidaire. Ici la chaire rongée n’a plus à offrir que l’ivoire, un ivoire communautaire où ne dialoguent pas les os mais où flottent les raisons comme des spectres, la mémoire s’effiloche, le mot devient réactionnel. Scènes funèbres et cannibales sans cynisme, sans même l’autosatisfaction de se voir tragique, de se vouloir tragique, l’exposition simple de la fable obscure à l’image d’une fosse ouverte.
Vasko Popa est un bout de ces murmures de Yougoslavie à l’époque du communisme.