Normance (Féérie pour une autre fois II) (France, 1954, 400p)
de Louis-Ferdinand Céline

Extraits :

 

Où il est ce Miragrobis ? …ah, le Bébert ! plus sournois roublard que le Jules ! ... et perfide ! … où est-il monté ? monté où ? … aux mansardes ? on va pas rescalader tout ! … miracle qu’on est déjà là, au « second » … enfin presque …
 Lili l’appelle.
- Bébert ! Bébert !
C’est ridicule ! Pensez les cyclones qui passent ! Ah ! Minet ! Minet ! Le bacchanal … il s’en cogne Minet ! Liberté qu’il veut ! et nous emmerder ! …il entend peut-être … Minet ? Minet ? … on sera sous les catacombes, au dernier soupir … « Minet ! Minet ! … » il répondra pas … au cœur des abîmes …
 Pas de poésie ! Normance lutte ! au maximum ! « Hi ! han » ! …quel pancrace ! il roule avec le guéridon, je vois, il a deux grosses armoires sur lui … deux ! … maintenant
- André ! André ! Bouge pas ! Bouge pas !
- Hou ! Haa ! Yrââ !
Il râle.
- Me lâche pas, André ! me lâche pas !
Vromb ! un de ces ressauts ! vrramb ! dans le mur ! …
- han ! han
Tous les deux… elle fait « Han » aussi…
- Lili ! Lili !
Descendre ! débouler encore ! tant pis pour Bébert ! la façon que les murs gigotent ! le roulis qu’il prennent et comme les marches fendent … c’est du croulement général ! … c’est plus pour longtemps ! et la grille de l’ascenseur ! … chaude à blanc, qu’elle est ! … je la touche … ah, j’entends d’autres voix … M.et Mme Cléot … Cléot-Depastre … flûte ! je me suis trompé d’étage… nous sommes encore au « 3e » ! ils sortent de chez eux … aucun mal ! pas de mal ! … leur porte a crevé.

 

Avant toutes choses mettons les choses au clair : il y a Céline et Céline. Je traiterai donc de Céline, autrement dit de l’autre. Avait-il conscience de l’ovni qu’il lançait en composant ce roman, oui et non, disons qu’il s’en foutait. Conspué par tout le pays suite à ses positions politiques et antisémites, se sachant détester et suite à l’échec de Féérie pour une autre fois, il ne se souciait plus de plaire ni de déplaire. Voilà comment il se décida à enfoncer le clou, ainsi se font les vrais chefs d’œuvres. Le roman si on peut l’appeler ainsi est la longue et méticuleuse description du bombardement de la butte de Montmartre à Paris. Les aberrations sont nombreuses, les ascenseurs s’y effondrent, les meubles s’écrasent, les chats volent avec les culs de jatte. Ce n’est donc pas une histoire c’est la narration impossible et incompréhensible d’un monde qui est en train d’exploser, avec le comptage méticuleux des morceaux. Roman sanglant ? Jamais, roman de bruit, de tonnerre de tables qui tombent et d’apostrophes où les graisses humaines se frottent aux autres dans les décombres. Cela n’a ni queue, ni tête voilà bien qui ressemble à la guerre. N’est-ce pas aussi le bombardement des idées quand la réalité devient trop folle pour être racontée, alors en retirer ou en rajouter quelle différence ? Cher lecteur bienvenue dans le premier roman du réel sans réel. Pour service la cause le style inimitable du second Céline est là : pas vraiment de ponctuations, pas trop de grammaire non plus, des si j’aurais au ça arrête pas, c’est Marcel le bistrotier du coin qui raconte son histoire. Les passages d’une séquence à l’autre se font sans aucune distinction de forme, seuls les personnages restent, tels de malheureux drapeaux dans la tourmente : Lili, Bébert, les Normance, Jules et des myriades d’autres personnages se disputant les pages débordantes du livre. A la guerre comme à la guerre  pour compter ses troupes on dénombre les vivants pas les morts.